Overblog
Editer l'article Suivre ce blog Administration + Créer mon blog
Rockfanch

[INTERVIEW] TAGADA JONES

Publié le 30 Janvier 2019 par rockfanch

Crédit photo : Mathieu Ezan

Crédit photo : Mathieu Ezan

Votre dernier album, La Peste & le Choléra est sorti en 2017. Vous pensez forcément au prochain album, d’autant plus que ce sera le dixième album de Tagada Jones. Il est déjà dans les têtes ?
Niko (chant - guitare) : Il est forcément dans les têtes, puisqu’on sait que le cursus normal c’est évidemment de composer de nouveaux morceaux. Tous les morceaux de Tagada Jones sont composés essentiellement pour la scène. Il faut penser aux concerts, puisqu’au départ la musique tu fais ça pour toi, mais après un certain moment tu le fais pour le partage avec le public. Nous on est un groupe de scène, pas de studio. A chaque fois que l’on créé un titre, c’est pour la scène. C’est pour ça d’ailleurs que la création des morceaux et les tournées sont imbriquées. S’il n’y avait pas eu les 25 ans l’année prochaine, il y aurait eu un album. C’est un rythme normal pour nous, de tourner deux et demi avec un album. Sauf que l’an prochain, il y a double sentence avec les 25 ans de Tagada et les dix ans du Bal des Enragés. On a beaucoup joué sur cet album, La Peste & le Choléra, on a fait près de 180 dates. Ce qui n’est pas rien tout de même ! Pour 2019, on fera plus des dates événementielles liées aux 25 ans du groupe. Ce qui va nous prendre une bonne moitié de l’année. L’autre partie ce sera pour fêter les dix ans du Bal. Ce qui fait que ça va être compliqué d’enregistrer et de sortir un album en 2019. On va commencer à composer l’album en début d’année prochaine dès janvier et février avec deux petites sessions de compositions et l’album verra le jour en 2020. Indirectement quand tu es dans cette phase-là, tu accumules des choses. Des petites idées, des riffs. Maintenant c’est super pratique avec les téléphones d’enregistrer rapidement quelque chose. C’est une phase de collecte pour nous. Puis on restitue plus tard pendant l'enregistrement.

Comment se composent les titres dans Tagada Jones, d’abord le riff ou d’abord le texte ?
Les deux ! Ca dépend des morceaux, c’est assez aléatoire. On peut arriver tous les quatre en répétition dans le local, on fait tourner nos riffs et ça se crée comme ça. Après je mets des paroles dessus. Parfois c’est l’inverse. A la base, c'est comme une chansonnette. Si tu enlèves tous les artifices de nos morceaux et que tu prends une guitare sèche en jouant le morceau, ça marche. Ce qui n’est pas le cas pour le metal pur et dur. Sur le tiers ou la moitié des morceaux, j’arrive avec le titre déjà fait (paroles et mélodie). Les autres membres du groupe rajoutent leurs idées, avec notamment la basse et la batterie. On construit aussi de petites mélodies. Il n’y a pas de schéma type.

Niko, c’est toi qui écris les textes de Tagada Jones, comment tu les écris ? Ils partent de quoi ? D’une colère ?
D’une manière générale c’est un ressenti. Des choses qui m'énervent, pas que moi d’ailleurs, et sur lesquelles je veux réagir. Les gens ont tous une manière différente de réagir. Certains vont faire des manifestations, d’autres vont gueuler, casser quelque chose ou même ne rien faire. Nous c’est à travers notre musique que l’on exprime ça. C’est un vecteur très important parce qu’un morceau tu l’écris et puis tu peux continuer à le jouer pendant cinq, dix ou vingt ans. Et les paroles continuent à être pertinentes. Quand j’étais jeune, je n’en avais rien à foutre de ce que me disaient mes parents ou mes profs. Par contre, ce que chantaient les groupes que j’écoutais dans ma chambre, j’y faisais attention. C’est un vecteur différent des manifestations mais aussi important dans l’imaginaire collectif. Moi j’exprime des sensations plus personnelles. Souvent c’est en réaction aux choses que je trouve les plus dérangeantes. Il y en a beaucoup. Il y a par exemple Vendredi 13 sur les attentats du Bataclan où le jour même j’ai décidé que j’allais faire un titre. Ca m’a choqué comme tout le monde, je suis quelqu’un de normal. Ma réaction à ce moment-là c’était “je vais faire un titre”. C’est un certain exutoire aussi tout ça, en tant que musicien on a cette chance d’avoir un exutoire. Certaines personnes n’ont pas cette chance et pètent totalement un plomb, seules dans leur coin. 

Est-ce que le 13 novembre 2015 a changé quelque chose pour vous en tant que musicien ?
Forcément, oui ! En tant que musicien, tu fais des concerts… Tu te dis que ça peut arriver. Tu te dis que la personne au merchandising à l’entrée, dans ce cas là, c’est une des premières personnes qui a été dézinguée par les terroristes. Tu y penses à un moment et puis la vie reprend le dessus. On a fait des concerts où il y avait l’armée à l’entrée de la salle, tu ne peux pas faire comme si ça n’existait pas. Tu peux mettre plus de gars à la sécurité, mais vu qu'ils ne sont pas armés, si un type arrive avec une arme automatique ou semi-automatique il fait un carnage là-dedans. Que ce soit dans un concert, un supermarché, une réunion publique… On connaissait pas mal de gens dans la salle,que ce soit à la technique ou dans le public. Quand tu vois le nombre de victimes, beaucoup ont laissé un proche là bas. Je voulais faire Vendredi 13, et ça rejoint un peu la question précédente, parce que c’était hyper fort de sortir quelque chose là dessus Ca fait trois ans qu’on la chante et on continuera à la chanter. Ca aide à ne pas oublier. Parce que les médias ne parlent d'abord que de ça mais six mois après, ils passent à autre chose. On commémore les anniversaires, mais entre temps plus personne n’en parle. Là ça permet de dire régulièrement que l’on n'oublie pas. On a beaucoup de gens sur les réseaux sociaux qui nous remercient pour ce titre qui commémore la mémoire des personnes décédées. 


Au sein de Tagada Jones, vous écrivez beaucoup de titres sur l’actualité. Est-ce qu’entre le moment où il est enregistré et celui où il sort, il n’y a pas un moment où le titre se “périme” ?
Si, ça peut arriver ! L’album est sorti un an et demi après les attentats du Bataclan mais j’ai été surpris qu’on soit l’un des premiers groupes à sortir un titre dessus. Entre le moment où je me suis dit que j’allais faire un titre et la sortie de l’album, je pensais que 50 groupes allaient faire un morceau là-dessus. En fait il n’y en a pas eu beaucoup. Je ne sais pas pourquoi les groupes ne se sont pas emparés du sujet. Les artistes ont peut-être peur. Mais pour en revenir à ta question, ça arrive parfois que ce ne soit plus d’actualité. Après je n’ai aucun cas précis où je peux dire qu’un titre est totalement à la rue. Parce que ça se reproduit sur d’autres choses. Par exemple, Le Feu aux Poudres on l’a écrit sur les manifestations de jeunes. Tu prends ce titre aujourd’hui, c’est raccord avec l’actualité. On écrit aussi des titres en pensant à un certain personnage, mais finalement ça peut aussi s’appliquer à quelqu’un qui vient prendre son relais. Les politicards continuent toujours plus ou moins dans le même schéma que leurs prédécesseurs. 

L’actualité est peut-être aussi cyclique, d’où le fait que les thèmes reviennent ?
Tout n’est pas cyclique, mais on essaie de défendre l’humain avant tout : la solidarité, le partage, les libertés.... Ce sont des choses qui nous tiennent à cœur. Nous on est athées au sein de Tagada Jones, mais personnellement ça ne me dérange pas que les gens aient des religions. Chacun peut croire en ce qu’il veut. Mais il ne faut pas vouloir l’imposer à quelqu’un d’autre. C’est comme qu’arrivent bon nombre de problème. Je pense que c’est un soucis qui reviendra tout le temps. Nous on essaie de chanter pour la liberté mais je pense que malheureusement les libertés dans le monde moderne, elles disparaissent de plus en plus. Ca donne de l’eau à notre moulin, je peux écrire des textes sur ça tous les jours.

Les textes de Tagada Jones sont engagés, politiques. Ce serait possible de vous voir un jour vous engager politiquement ?
Beaucoup de partis nous veulent, sauf le Front National, eux ils ne sont pas venus c’est bizarre. Tous les partis de gauche sont venus pour nous démarcher. Les socialistes, par exemple, sont venus me proposer de devenir maire de ma commune. On a toujours la même réponse, on pourrait s’engager si un jour on se retrouve à cent pour cent dans le programme d’un parti. Ce qui n’est évidemment pas le cas. On est d’obédience de gauche, on oscille dans cette idée là avec le drapeau noir de l’Anarchie qui flotte au dessus de nous. Même si on est conscient que l’Anarchie ça ne marchera jamais. Aujourd’hui les partis ne sont qu’une somme d’individualités et finalement ils sont toujours à l’image de leur leader. Ce dernier est dans la plupart des cas un arriviste. Melenchon c’est un arriviste. Il a beau représenter des idées d’extrême-gauche, je pense que c’est un arriviste. C’est trop un personnage. La question c’est : est-ce qu’il se bat plus pour ses idées ou pour lui même ? Souvent quand tu te poses cette question là pour un politicien… Tu te rends compte que l’homme politique se bat plus pour sa carrière que pour ses idées. 

La musique rock en France se dépolitise d’une manière générale. Vous pensez que l’engagement peut revenir dans le rock ?
Il y a un regain pour certains groupes. Comme No One is Innocent ou nous par exemple. Par rapport à il y a cinq ans, il y a le double de personnes à nos concerts. C’est lié aux jeunes qui en ont marre de voir l’état dans lequel on leur laisse le monde. Étant jeune, tu te dis “mais c’est quoi cette merde ?” Forcément ça va engendrer une contestation et une nouvelle vague de groupes qui vont crier haut et fort leurs idées. Quand on a commencé avec Tagada Jones, c’était assez habituel que les groupes expriment leurs idées. Le rock alternatif donne ses idées, tu es d’accord ou pas d’accord mais au moins tu disais ce que tu pensais. Finalement tout ça, ça a disparu. Moi je fais souvent des formations sur l’autoprod et je dis toujours aux groupes d’arrêter de s’autocensurer. Je pense qu'il y a une autocensure des jeunes artistes. Ils ont peur de déranger par rapport à ce qu’ils vont dire et c’est tellement difficile de percer aujourd’hui qu’ils s’autocensurent. C’est dommage. Des textes peuvent déranger plein de monde, mais ça peut aussi toucher l’autre partie. Nous c’est notre cas. Bien évidemment que toute la France n’est pas d’accord avec nos textes. Mais au moins, les gens qui sont d’accord avec nous doivent être heureux de voir qu’il y a des groupes qui chantent ce que eux pensent. Les groupes ne balancent plus trop leurs idées, mais je pense que ça va revenir. 

Sur les jeunes groupes, la nouvelle génération. Il y en a que vous souhaiteriez encourager ?
On essaie très souvent d’encourager les jeunes groupes que l’on rencontre sur nos tournées. Le système actuel fait que les jeunes groupes arrivent à jouer localement sur les SMACs parce qu’il y a des subventions qui font qu’ils peuvent venir répéter et faire des premières parties. Mais ils n’arrivent pas à sortir de ce cadre-là. Souvent ils n’arrivent pas à sortir de leur département, voir même parfois de leur ville. Parfois on voit des supers groupes, on trouve ça très bien et puis on les oublie. Parce que hors de leur ville, ils n’existent pas. C’est le gros problème d’Internet. C’est ouvert à tout le monde, c’est la liberté de dire ou d’écrire ce que l’on veut, mais c'est aussi beaucoup d'algorithmes qui mettent en avant les plus connus. Dans n’importe quel secteur. C’est hyper compliqué pour un jeune groupe de sortir son épingle du jeu.
Nous on a eu la chance à nos débuts de jouer dans les bars-tabacs, les cafés-concerts ou les squats. C’était plus facile, parce que tu montais les échelons petit à petit avec la résonance locale qui s'amplifiait. Tu pouvais te faire connaître comme ça. La crise du disque a aussi fait que les gros sont devenus encore plus gros et qu'en bas de l’échelle beaucoup de petits labels sont morts. Ce sont eux qui donnaient le pied à l’étrier aux jeunes artistes. Cette étape là était cruciale pour les artistes, parce qu’après ils pouvaient s’en sortir et se faire connaître. Aujourd’hui, cette étape n’est possible que si le groupe s’autoproduit. Le processus des SMACs actuel fausse totalement la donne puisqu’un groupe qui débute peut être repéré rapidement par une salle qui a besoin d’un groupe. Parce que la SMAC est une machine, ils ont besoin de groupes pour avoir des subventions. Ils ont besoin de premières parties locales pour quasiment chaque date. Un groupe sort, direct il est repéré et il va faire une date où il y a un cachet pour les musiciens, mais ce n’est pas ça la musique ! La musique c’est ce que nous on a fait. Monter dans un camion, ne pas avoir une thune, se cotiser pour faire un premier plein et faire ça par passion. C’est bien d’avoir un cachet pour son premier concert, mais dans ces cas là, la SMAC doit continuer à accompagner les groupes en les faisant jouer le plus régulièrement possible. Le système va retomber sur ses pattes, mais là il est sur le dos, et ne sait pas comment faire pour se remettre debout.  


Dernière question, est ce que vous avez mis un gilet jaune sur le tableau de bord avant de venir ?
On en a mis un, mais essentiellement pour rigoler. Après je suis d’accord avec l’idée. Mais le gros problème de ce genre de choses c’est la récupération par les politiques. Les citoyens ont raison de dire que c’est trop cher parce que ça l’est. D’où le gasoil augmente de trente centimes ? C’est énorme ! Et puis ils sont fortiches l’Etat pour t’embobiner et te dire “Oui on récupère trente centimes mais on va les redonner.” Trente centimes sur tous les pleins d’essences je pense qu’au final, vu ce qu’ils injectent dans l’économie, c’est en leur faveur, pas en la notre. On freine des quatre fers quand on voit certains partis politiques s'immiscer là-dedans. Malheureusement ceux qui ont lancé ça au début, les citoyens, ils n’y sont pour rien. On a eu une discussion sur le mouvement cet après-midi, ça me dérange pas d’être emmerdé. Si t’es un peu malin, tu vis avec. Nous on a roulé de nuit pour être ici à l’heure. On a fait Bordeaux - Toulouse dans la nuit [NDLR : L’interview s’est déroulée le 17 novembre]. Si les gens ne peuvent pas faire ce genre d’actions, ils ne peuvent rien faire. C’est quoi son pouvoir au citoyen de base ? Ecrire un mail ? Il ne se passera rien. Il faut se rassembler pour faire des actions de ce genre. C’est toujours à double tranchant. Oui sur le fond et puis finalement non sur la forme parce qu’il y a trop de récupérations. 

Commenter cet article

luce 30/01/2019 21:24

"Certaines personnes n’ont pas cette chance et pètent totalement un plomb, seules dans leur coin. " Je me suis tellement reconnue :/ mais écouter Tagada est devenue mon exutoire, donc merci à eux !